stephenLors du 50ème anniversaire du Conseil des Arts du Canada où il était convié, Yann Martel, auteur du livre l'Histoire de Pi, s'est rendu compte que le 1er ministre canadien, Stephen Harper, n'avait quasiment aucune culture littéraire et pire, s'en fichait a priori complètement !
Qu'à cela ne tienne, l'écrivain s'occuperait lui-même de son cas. Il lui enverrait tous les 15 jours un livre à lire, et une lettre l'accompagnant, explicant en quoi ce livre pourrait lui être bénéfique.

Il lui a choisi des ouvrages qui, pour la plupart, n'étaient pas très long à lire (moins de 250 pages) et qui devaient lui apporter la quiétude. Ils sont quasiment tous d'occasion, et si possible en anglais (car le 1er ministre canadien, et donc québécois, parle très mal le français). Il réussira même à lui trouver quelques fois des premières éditions, et s'il en avait l'occasion, le faisait dédicacer par l'auteur.
Il lui a envoyé des romans, des nouvelles, des poèmes, des essais, des pièces de théâtre, des livres pour la jeunesse et même des bandes dessinées. Ses choix sont très éclectiques, collant de temps en temps au contexte politique du 1er ministre.
Au début de simples suggestions de lectures, ces livres sont devenus des apostrophes, des appels à la réflexion. Mais que lit Stephen Haper ? regroupe un peu plus de 2 ans d'envoi, 60 livres en tout.
Seulement voilà. On ne sait pas si le 1er ministre ne les a ne serait-ce que feuilleter. Aucune réponse de sa part n'est venu rendre compte de son intérêt. Seuls quelques lettres impersonnelles ont remercié Yann Martel.
A ce jour, le romancier continue son "combat", invitant chacun d'entre nous à faire de même.

Voici un extrait :

"Cher Monsieur Harper,
Alros, davantage de réductions dans les appuis aux arts. Dans ma dernière lettre, je n'ai mentionné que le programme PromArt, n'étant pas encore au courant des autres coupures. Près de 45 millions de dollars en tout. Cela va se faire sentir lourdement, cela va faire mal, cela va tuer. Il y aura moins d'art, certes ; mais il y aura plus de quoi, d'après vous ? Qu'obtient-on pour 45 millions de dollars qui ait une plus grande valeur que l'expression culturelle d'un peuple, que la perception qu'a un peuple de lui-même ?
Cette occasion impose un livre particulier. La manière que nous avons de nous administrer - les gens que nous élisons et les lois qu'ils promulguent - se reflètent dans l'art. La politique, c'est aussi la culture.
Une Modeste Proposition, de l'écrivain irlandais Jonathan Swift (1667-1745) est un bon exemple d'une réflexion artistique sur la politique. C'est un morceau de satire admirable par sa férocité humoristique et par sa brièveté. De tout juste huit pages, c'est l'oeuvre la plus courte que je vous aie jamais envoyée.
Le paragraphe clé, celui qui énonce la modeste proposition que Swift suggère comme solution à la pauvreté de l'Irlande, est le suivant :

Un américain très avisé que je connais à Londres m'a assuré qu'un jeune enfant en bonne santé et bien nourri constitue à l'âge d'un an un mets délicieux, nutritif et sain, qu'il soit apprécié en daube, rôti à la broche ou cuit au four ou au pot, et j'ai tout lieu de croire qu'il s'accomode aussi bien en fricassé ou en ragoût.

La question est simple et pertinente, Monsieur Harper : préparez-vous un ragoût ?"